03 mars, 2007

La Hongrie ottomane: une histoire muette?

Vous avez pu lire dans les commentaires de mon avant dernier billet un débat controversé sur la question de la "présence" ottomane en Hongrie et plus généralement dans les Balkans. S'agît-il d'une oppression ou d'un simple système de gouvernement comme un autre? La mémoire nationale hongroisie glorifie aujourd'hui, et à raison, le règne de Mathias Corvin mais disqualifie totalement la période qui suis la bataille de Mohacs et la partition de la Hongrie en trois pendant 150 ans. En effet, en 1520, un certain Soliman devient Grand Seigneur à Constantinople, un an plus tard il prend Belgrade, traverse le Danube et marche vers Buda. Le 29 août 1526, à Mohács, l'armée ottomane met en déroute celle du roi de Hongrie, Louis II Jagellon, lequel trébuche pendant sa fuite et se noie dans un ruisseau. Le 11 septembre de la même année, la capitale du royaume est prise. Soliman qui refuse d'assumer ses conquêtes confie dans un premier temps la couronne de Saint-Etienne au voïvode de Transylvanie, Jean Zápolyai. En 1529, les Ottomans mettent même le siège sur Vienne et font trembler la Chrétienté. En 1541, le Royaume de Hongrie est finalement divisé en trois: le Nord (Haute Hongrie, ou actuelle Slovaquie) et l'Ouest sont donnés à Ferdiand 1er de Habsbourg qui devient roi de Hongrie, la Transylvanie devient autonome et vassale de Constantinople et la plaine de Hongrie dont Buda est annexée à l'Empire ottoman et devient le Pachalik de Bude. Il faut attendre l'échec du second siège de Vienne en 1683 et la conquête de la Hongrie par l'Empereur pour que le vieux royaume soit restauré en 1699.


Si pendant cette période on connait bien l'histoire de la Hongrie dite royale et que depuis les traveaux de Béla Kopëczy celle de la Transylvanie nous est révélée, il reste que l'histoire de la partie ottomane de la Hongrie demeure controversée. Pour beaucoup, cette histoire est celle d'une oppression, soumise au Timâr, c'est à dire à l'impôt levé pour nourir l'armée et ses janissaires. D'autres, y voit un pays conquis par le Djihad et la mainmise de l'Islam sur un part de la Chrétienté sacrée. Ajoutons à ce préjugé religieux le préjugé politique qui frappe le Sultan imanquablement de despotisme et l'on comprend qu'il est bien difficile face au consciences contemporaines de réabiliter l'histoire ottomane de la Hongrie. Je ne veux pas compter les points, ni savoir si la domination ottomane fut plus rude que celle des Jagellon ou des Habsbourg. L'historiographie hongroise a même pendant longtemps disqualifié l'époque moderne sous prétexte qu'après Mathias Corvin le pays n'avait été soumis qu'à des despotes étrangers. C'est là bien mal connaître l'histoire moderne que de la penser à travers le prisme du nationalisme. Celui-ci n'est pas opérant.


Voici donc juste quelques faits qui pourront peut-être faire avancer le débat. Il est d'abord intéressant de remarquer quer François 1er était considéré par le futur Philippe II d'Espagne comme aussi tyranique que le Sultan tellement il oppressait ses sujets d'impôts. Si aux yeux de ce futur grand roi les règnes de François 1er et de Soliman sont comparables, force est de constater que leur mémoire aujourd'hui diffèrent. Il est vrai que l'armée est le premier outil de gouvernement du Sultan dans les Balkans et en Hongrie en raison de sa poistion frontière dans l'Empire. Les janissaires sont rétribués par le timâr, c'est à dire un prélèvement en nature sur les récoltes. A vrai dire, les abus sont rarement commis contre les populations, d qui paient le timâr, mais contre les populations frontalières qui subissent régulièrement les raîds ottomans, dont les Croates de Slavonie. Par ailleurs, Il faut relativiser le poids de ce timâr qui pour la Hongrie ne profite pas à plus de 6000 individus... Par ailleurs, la Hongrie ottomane ne connaît pas un déclin économique alors qu'elle a connu de nombreuses crises avant le partage. Si certains aristocrates abandonnent leurs terres pour se réfugier en Hongrie royale, on sait aussi que des paysans de Haute Hongrie viennent s'installer dans le Pachalik de Bude où ils trouvent des conditions favorables au travail de la terre. D'un point de vue religieux, il n'y eu aucune conversion de force, l'Empire ottoman pratique une politique tolérante à l'égard des communautés chrétiennes et juives. Aussi, catholiques, protestants, orthodoxes et juifs ont pu continuer à pratiquer librement leur culte alors que les guerres de religions éclataient partout en Europe. On perçoit même quelques conversions volontaires à l'Islam comme le montre Bartolomé et Lucie Bennassar et des pratiques syncrétiques culturelles nouvelles émergeant de la rencontre avec le monde ottoman. Les Bains turcs ne sont ils pas aujourd'hui une fierté de Budapest?

J'espère que ces brefs éléments suffiront à relativiser le préjugé négatif que l'on peut encore porter sur la politique ottomane en Europe, même s'il est vrai que le nationalisme qui règne aujourd'hui dans les Balkans et en Hongrie rend peut être difficile sa révocation...

3 commentaires:

Anonyme a dit…

oui c'est vrai que les préjugés ont la vie longue...

Anonyme a dit…

S'agît-il d'une oppression ou d'un simple système de gouvernement comme un autre?

Sans être historienne ou passionnée d'histoire, je suis profondément alarmée et choquée quand quelques uns de nos contemporains trouvent que l'occupation, l'éclatement d'une société, la destruction de la souveraineté d'un état, le servage de sa population, soit vu, passez moi l'expression comme ... un système de gouvernement comme un autre.
Il ne s'agit certes pas de comparer ce qui n'est aucunement comparable, des rois qui gouvernent leurs royaumes à un despote qui à fait main basse sur une terre, imposant son armée, ses taxes, son gouvernement, appliquant ses lois et ses méthodes de servage.

Vous parlez cher monsieur des janissaires, une définition du corps d'élite de l'armée ottomane aurait était du plus bel effet sur la construction de votre article sur la domination ottomane... Et un éclaircissement sur ces mots : aucune conversion de force.

J'imagine sans mal que la ville de Séville tire gros profit de son architecture, que Budapest ou, Saigon et tellement d'autres, tirent grande richesse et fierté de ce qui fait l'unicité de leur ville.
Je trouve honteux qu'on mette en avant ça pour justifier d'une présence étrangère sur un territoire, obscurcissant tout le reste, comme si finalement ce n'était que des petites choses insignifiantes, les multiples violences faites un peuple, sont des faits à ne pas mettre entre guillemets, mais au contraire à surligner et à écrire en gras et en majuscule.

Hurler au nationalisme dans les Balkans, en Hongrie, Roumanie pour dénoncer une injustice sur la politique ottomane je trouve est très mal venu d'un Français.

Monsieur je vous renvoie à votre conscience, je vous renvoie vers vos confrères comme Max Gallo pour discourir à merveille sur le caractère sacré de la souveraineté d‘une nation, sur l'unicité d'une nation, sur l‘oppression et la terreur.

Et je m'en vais de ce pas ajouter sur ma liste de course un croissant que je grignoterai à mon petit déjeuner.

A.E.

Papageno a dit…

Il y a beaucoup de choses dans tout ça. Pour ce que est de Max Gallo, ce n'est pas un historien mais au mieux un essayiste, aussi le considérer comme un confrère... Je ne pense pas qu'une nation soit sacrée, dans la simple mesure ou cette idée de nation n'est née qu'au XIXe siècle comme le montre très bien Anne-Marie Thiesse (La création des identités nationales), en ce sens elle est construite et révocable et en rien applicable aux sociétés d'Ancien Régime.

Je ne nie pas les violences de la domination ottomane, elles sont aussi réelles que n'importe quelle violence politique des gouvernements de l'époque.

Une petite chose, le servage ottoman est un fantasme, la seule chose que les ottomans ont imposé à la Hongrie c'est le Tîmar, l'impôt en nature pour le prélèvement de quelques 10 000 soltats tout au plus. Le servage existait bien entendu en Hongrie ottomane, mais il s'agit du vieux servage féodal exercé par les seigneurs, que connaissent aussi le Royaume de Hongrie et la Transylvanie, et qui n'est abolit qu'au XVIIIe siècle par Joseph II. Mais oui, si vous le voulez, les Ottomans sont responsables de ne pas l'avoir aboli.

Je pense que les normes et les valeurs sont relatives aux cultures qui les produisent, et que l'on ne peut pas déplacer notre vision du monde actuelle sur celle du XVIIe siècle, et que l'on ne peut pas comprendre les sociétés du passé avec notre vision du monde.

Je n'accepte pas que l'on me renvoie mon identité française, dont vous savez d'ailleurs très bien ce qu'il en est si vous lisez mon blog, pour révoquer ma critique. Vous savez aussi ce que je pense du caractère ignoble de Trianon et que je refuse d'être enfermé dans quelque solidarité mémorielle que ce soit. Vous ne pouvez pas me faire ce genre de procès, qui est du reste pour moi très blessant.

Vous avez raison de considérer une invasion comme une violence, de considérer qu'une annexion brise des solidarités et est elle aussi une violence à l'égard d'une société, et vous avez raison de trouver cruels les gouvernements centre-européens de l'Ancien Régime dont les Ottomans participent.